Introduction
Parmi tous les courants ésotériques et spirituels il en est un qui depuis aussi longtemps qu'on retrace son existence dérange au point qu'il a faillit tomber dans l'oubli. D'abord dans l'antiquité, traité comme un témoin gênant on a voulut le faire disparaître. Caché jusqu'au moyen-age, il a ressurgit pour être de nouveau persécuté, pourchassé et sacrifié. On aurait pu le croire effacé de l'histoire, mais son témoignage fut redécouvert au milieu du 20eme siècle, caché dans une grotte près de Nag Hammadi en Égypte. Faute de pouvoir l'effacer du monde, on a évité de trop en parler, lui préférant les Manuscrits de la Mère Morte, moins dérangeant pour tout le monde. Des vulgarisateurs, évidemment critiques, ont alors déformé le contenu de son enseignement pour pouvoir le diaboliser, le rendre encore plus scandaleux qu'il ne l'est en réalité. Certains voudraient qu'on ne s'y intéressent pas, alors ils le mélange avec tout et n'importe quoi, les loges, les idéologies politiques, les gourous illuminés.
Alors commençons par retourner aux origines de cette polémique de deux mile ans. Jusqu'à récemment, tout ce qu'on connaissait du courant chrétien gnostique, car c'est de ça dont il s'agit, nous était parvenu au travers des critiques qu'en faisait son principale adversaire, à savoir l'église conciliaire qui deviendra l'église chrétienne telle qu'on la connaît. C'est aux alentours de cent-quatre-vingt-cing, qu'Irénée de Lyon, un des pères fondateur de l'église chrétienne, écrit sa "Réfutation de la prétendue gnose au nom menteur", connue sous le titre de "Contre les hérésies". Il y expose et dénonce ce qui constitue à son époque divers courants chrétiens concurrents de celui auquel il adhère. Ces concurrents, Irénée les décrit comme héritiers d'un courant qu'il nomme gnostique, nous donnant ainsi à travers sa réfutation un indice: Ces courants qui lui étaient contemporains s'appuyaient sur des enseignements plus anciens, remontant peut-être aux origines même du christianisme, les apôtres eux-même.
Dans "les Actes des apôtres", le Nouveau Testament donne un autre indice. Il y est fait mention de deux communautés de croyants distinctes, les "Hébreux" d'une part et les "Hellénistes" d'autre part. Les "Hébreux" sont des habitants originaires de la Palestine parlant l'araméen et lisaient l'ancien testament en hébreux. Les "Hellénistes" en revanche bien qu'habitant la Palestine, avaient des origine diverses, entre autres d’Asie mineur ou d’Égypte et étaient imprégnés de culture grecque, parlant le grec et lisant l'ancien testament en grec. Or Irénée de Lyon lui-même nous le précise dans sa réfutationNon, que les gnostiques ne se limitaient pas à l'ancien testament mais se référaient également aux philosophes grecques, notamment Pythagore et Platon. Tout semble donc indiquer que le gnosticisme est issu de cette communauté helléniste contemporaine de Jésus, formant un christianisme qui nous semble alternatif, prenant racine en même temps qu'un autre qui deviendra l'église de Rome. Alors que certains évangiles apocryphes semblent suggérer que Jésus aurait dispensé un enseignement spécial à certains de ses Apôtres, l'idée que les gnostiques en seraient les dépositaires semble avoir du sens.
La vision du monde des gnostiques
Alors, pourquoi le gnosticisme a-t-il fait l'objet, et continue de faire l'objet, de tant de polémique ? Pourquoi s'est-il créé tant d'adversaires ? Si certains prétendent que c'est à cause des mœurs dépravés de certains disciples, c'est qu'ils se seront contenté des calomnies proférés par les réfutateurs. D'autres évoqueront peut-être d'insensés descriptions d'une cosmogénèses aussi pléthorique qu'indigeste, en quoi ils n'auraient pas complètement tort, mais c'est que leur esprit réductionniste s'est échoué sur les détails sans considérer l'essentiel et la vue d'ensemble.
Non, en réalité ce qui rend l'enseignement gnostique si scandaleux pour les uns et néamoins réconfortant pour d'autres, c'est un postulat de départ qui rompt avec toutes les traditions ésotériques, philosophique et religieuses l'ayant précédé et succédé. Une proposition si subversive qu'elle terrifie la plupart et n'en console qu'une poignée. Cette proposition, on peut la résumer ainsi: Le monde est mauvais, son créateur - le Démiurge - est mauvais, l'esprit est prisonnier de ce monde et le salut consiste à s'en échapper. Comme si ce seul constat pessimiste ne suffisait pas, les gnostiques expliquent en prime que la mort n'est pas une condition suffisante pour s'en échapper. En effet, selon eux, c'est justement au trépas que les Archontes - les lieutenants du Démiurge - s’efforcent de piéger les esprits libérés du corps pour les retenir et les replonger dans le monde afin de les y maintenir prisonniers de vies en vies.
En effet, pour les gnostiques le monde que nous connaissons ne serait qu'une contrefaçon, une copie imparfaite créée par une entité ignorante et arrogante qui s'est prise pour Dieu. Cette entité, le Démiruge, serait elle-même le fruit d'un accident local ayant eu lieu au sein la création du vrai Dieu. Ils l'expliquent ainsi : Dans le Plérôme, c'est à dire le cosmos originel création du vrai Dieu, habitent ce qu'ils nomment des Éons, des sortes de super-esprits. L'un de ces Éons, d'essence féminine et qu'ils nomment Sophia - c'est à dire Sagesse - prit l'initiative de créer quelque chose sans sa contrepartie masculine, engendrant un être difforme: Le premier Archonte, c'est à dire le Démiurge. Le Éon Sophia cacha alors sa création en la repoussant dans les ténèbres. Isolé, aveugle et ignorant, se découvrant seul avec lui-même, le Démiurge se prit alors pour l'unique dieu du cosmos, proclama sa toute puissance et se créa un univers et des lieutenants sur le modèle du Plérôme, comme un miroir de la création originelle.
La création de l'humanité quand à elle, bien qu'à l'initiative des archontes, est décrite comme un curieux piège tendu au Démiurge ayant finalement retourné ce piège à son avantage. Les textes expliquent que, entendant les proclamations du Démiurge, les Éons du Plérôme entreprirent de corriger la création de Sophia, s'y projetant pour faire lui entendre raison au Démiurge. Les Archontes ont alors aperçu cette projection sous la forme que les textes décrivent comme l'Homme primordial. C'est à la vue de ce reflet que les Archontes décidèrent de modeler une créature à l'image de cette manifestation, mais faite de matière. Il est expliqué que les premières tentatives s'avérèrent infructueuses, les Archontes parvenaient à insuffler un psychisme à leur créature mais elle était néanmoins dépourvu d'esprit et ne pouvait se tenir debout. C'est alors que pour piéger le Démiurge, les Éons lui conseillèrent d'insuffler son propre esprit - qu'il tenait de Sophia - dans cette créature de sorte qu'elle s'anime. Ainsi l'homme matériel acquis un esprit, mais le Demiurge perdit de sa propre puissance. Découvrant que cette créature était devenue plus puissante que lui, le Démiurge la confina dans les régions les plus basses de la matière.
Les Archontes
Les Archontes, parfois également appelés Autorités, sont, en tant que lieutenants du Démiurge les gardiens et gestionnaires de l'univers contrefait. Le Démiurge lui-même est parfois appelé Grand Archonte ou Premier Archonte. Certains textes nous donnent une description des Archontes à la fois vague et étonnamment précise par certains aspects. Dans le texte intitulé "l'Hypostase des Archonte" le sujet est introduit dès le départ en expliquant qu'il ne s'agit pas de combattre des êtres de chair et de sang mais mais les autorités du monde et les esprits du mal. Ce même texte les décrits comme uniquement psychiques, ce qui dans la terminologie gnostique signifie qu'ils sont doté de la faculté de penser, qu'ils possèdent un psychisme, mais qu'ils sont dépourvu d'esprit, d'âme ou d'étincelle divine. Enfin le texte précise qu'ils possèdent pourtant un corps, ce dernier est qualifié de "femelle" et les auteurs ajoutent que c'est "un avorton à l'aspect animal".
Comme l'introduction de "l'Hypostase des Archonte" le suggère, les Archontes ne se contentent pas de constituer quelques hiérarchies - entre-guillemets - "célestes" de la création contrefaite, ils président jusqu'aux autorités du monde, c'est à dire aux structures de pouvoir terrestres. Dans "Le Témoignage Véritable", un texte pamphlétaire, l'auteur précise que les Pharisiens et les Scribes relèvent des Archontes, ces derniers ayant puissance sur eux. Dans "l'Ecrit sans Titre", il est expliqué que les Archontes se créèrent eux-même des assistants, les anges, dont le texte nous précise qu'ils sont nombreux démons, comme si la différence entre les deux était au fond assez superficielle. apprirent aux hommes la magie, les cultes d'idole et les sacrifices, plongeant ainsi l'humanité dans les distractions sans fin de sorte qu'il reste dans l'oubli et l'ignorance. "Tous les hommes de la terre en effet, ont servi les démons depuis le commencement jusqu’à la fin" nous précise l'auteur.
Ainsi, l'action des Archontes sur terre consiste, outre le contrôle des structures de pouvoir, des hiérarchies et des royautés, à plonger les humains dans des tribulations, des tourments et des distractions. Non seulement pour qu'il ne trouvent ni la paix ni le temps de s'interroger sur leur sort, mais également pour obscurcir leur cœur, les plonger dans la tristesse et les corrompre, de sorte que les Archontes soient en mesure de les retenir lors de leur passage dans l'au-delà. "L'Evangile des secrets de Jean" nous dit que le Démiurge engendra la Fatalité, décrite comme le principe de causalité qui lie l'ensemble de la création démiurgique à travers les mesures et le temps. Dans "Le Témoignage Véritable", l'auteur explique que les âmes venus dans la matière sont empêchés d'en sortir par l'Archonte des ténèbres jusqu'à ce que ces dernières rendent le dernier sou. Le parallèle avec les concepts orientaux de Karma et de dette karmique, bien qu'indirecte, apparaît bel bien possible.
Le Salut selon les gnostiques
Les Gnostiques ne concevaient pas le Salut par la simple adhésion à des croyances ou l'affirmation d'une foi. Certains textes sont même assez acerbes, décrivant leurs contemporains non gnostiques comme perdu et aveugles, croyants à tort que se proclamer chrétien et avoir lut les évangiles suffirait à leur assurer le Salut. L'auteur du "Témoignage Véritable" ironise ainsi: "Si, à eux seuls, les mots du témoignage suffisaient au salut, le monde entier se soumettrait à cette formalité et tous seraient sauvés". Il n'était donc pas question pour les gnostiques de se contenter d'un récit sur la vie et la mort de Jésus, mais de comprendre son enseignement, de connaître la nature du monde, la nature de l'âme et le fonctionnement de l'invisible afin d'échapper aux pièges des Archontes. Le texte dit également: "quand l’homme se connaît lui-même, ainsi que le Dieu qui est au-dessus de la Vérité ! Cet homme-là, certes, sera sauvé et il coiffera la couronne immarcescible".
Aussi, les Gnostiques divisent l'humain en trois parties: La partie hylique, c'est à dire bassement matérielle, voué à disparaître, une partie psychique, dont l'essence perdure au delà de la partie hylique, et enfin une partie pneumatique, c'est à dire l'âme ou l'esprit qui est la véritable essence de l'être rattaché au Plérôme et à Dieu et qui pourrait même s'y confondre. Cette division tripartite est parfois utilisée pour décrire plusieurs catégories d'homme selon leur niveau de conscience: Les hyliques étant alors essentiellement matérialistes, totalement hermétiques à la spiritualité. Les psychiques en revanche, perdus et ignorant peuvent accéder au salut par la connaissance pour devenir des pneumatiques, c'est à dire conscients de leur essence divine et aptes à sortir du piège des Archontes. Il faut aussi se souvenir que les Archontes sont décrits sont comme uniquement psychiques, le spirituel leur est donc inaccessible et incompréhensible. En extrapolant, on peut émettre l'hypothèse que c'est la partie psychique de l'homme qui fait face aux Archontes lors de la mort physique, car c'est la seule partie sur laquelle ils ont prise.
Finalement, il n'en reste que des fragments, mais certains textes décrivent, à la manière du Livre des morts Tibétains, le parcours de l'âme au trépas, les étapes successive du processus et les Archontes auquel le défunt sera confronté. La libération consiste alors pour le défunt à conjurer les Archontes, ne pas céder à leur menaces, voir simplement de leur signifier qu'il est conscient d'être une âme divine lié au Plérôme et donc non soumis à leur coercition.
Libération de l'âme et Eschatologie
Dans le Gnosticisme, la fin des temps de ne consiste pas en un jugement dernier s'opérant à travers un grand cataclysme qui aboutirait à l'avènement d'un nouveau monde gouverné par Dieu. Pas question non plus de ressusciter les morts. Ce type de dénouement n'auraient aucun sens du point gnostique puisque ressusciter les morts reviendrait à emprisonner de nouveau les âmes et l'avènement d'un nouveau monde matériel reviendrait à perpétuer l'erreur du Démiurge. Au lieu de ça, ils expliquent qu'au terme d'un long et assez complexe processus, la création démiurgique finira par s'effondrer sur elle-même, libérant les âmes qui ne se seraient pas encore libérées d'ici là.
Pour les Gnostiques, les âmes ou esprits emprisonnés dans la création Démiurgiques sont d'origines diverses, émanant de plusieurs régions de la création originelle. Il serait vain d'énumérer ici les descriptions et d'entrer dans les détails car les explications peuvent diverger d'un texte à l'autre et s'avèrent abstraites et peu éloquentes. L'idée principale à retenir est qu'a l'effondrement de la création Démiurgique, chaque âme prisonnière est libérée et retourne d'où elle vient, c'est à dire le lieu de son émanation initiale dans Plérôme, la création divine originelle. Certains textes évoquent l'existence, pour chaque esprit ou âme incarnée dans la matière, d'un double dans le Plérôme, comme une sorte de moule original conservée et attendant le retour de sa partie incarnée. Une fois libérée, l'âme jusqu'ici incarnée retrouve alors son double pour s'y joindre à nouveau.
Pour le Gnosticisme il n'y a donc aucun retour du Christ à attendre, aucun nouveau monde à espérer, puisque ce dernier est le fruit d'une erreur qu'il s'agit de corriger. Tout ce qui pourrait apparaître comme un nouveau monde, une nouvelle ère, le retour d'un sauveur, ne peut dès lors constituer que des pièges Démiurgiques, de nouvelles distractions.
L'intention du Gnosticisme
Le Gnosticisme est souvent décrit comme dualiste. Pourtant, à la lecture des textes, et pourvu qu'on comprenne ce qui y est expliqué, il apparaît difficile d'y voir le moindre dualisme. Certes, la création Démiurgique est décrite comme mauvaise et les desseins du Démiurge sont qualifiées sinon de pervers, au minimum de très mal avisés. Mais le Démiurge et sa création ne constituent pas une force du mal fondamentale qui s'opposerait au vrai Dieu, pas plus qu'un programme corrompu ne pourrait être considéré comme une force du mal s'opposant au système d'exploitation d'un ordinateur. En outre, le gnosticisme dans ses descriptions laisse à comprendre, sans pour autant insister sur ce point, que tout est émanation du vrai Dieu, tout est de toutes façon reliée d'une manière où d'une autre au principe premier. La création démiurgique n'étant qu'une région excentrée de la création, une localité. Cette région est certes le fruit d'une erreur, une sorte de difformité, mais ne constitue en rien un élément séparé ou opposé.
Si une forme de dualisme est perçue dans le Gnosticisme, il ne peut l'être que par une mauvais interprétation du lecteur. Soit par le besoin de certains esprits religieux de recréer des oppositions simplistes afin d'y projeter une morale, soit parceque les description d'un monde matériel distinct d'une création originelle provoque une dissonance par rapport au non-dualisme épuré de certaines doctrines orientales. Dans tous les cas le problème provient d'une incompréhension de la démarche Gnostique. Tandis que les religieux voudraient y trouver un cadre moral susceptible de guider leur conduite de vie, voir de constituer les fondations d'une société saine et équilibrée, les adeptes de certaines sagesses orientales ne peuvent y voir qu'une complexification mal venue de ce qu'ils voudraient voir unifié. Le Gnosticisme ne vise pas à fournir un cadre moral ou à proposer un apaisement de l'esprit, mais une carte d'un territoire inconnu avec un point rouge indiquant votre position: Vous êtes ici, voilà dans quel pétrin vous êtes, voilà ce qu'il y a autour de vous, et voici comment vous pourriez en sortir.
En Conclusion
Enfin, et c'est probablement ce qui rend le rend indigeste à la plupart, le Gnosticisme n'offre aucun récit propre à donner un sens positif et réconfortant à l'incarnation. La vie terrestre n'est pas une opportunité pour évoluer spirituellement, résoudre un Karma ou accomplir une mission de vie, pas même pour accomplir les mystérieux desseins de Dieu, mais est un piège. L'univers matériel n'est pas la création fabuleuse et parfaite d'un Dieu bon et généreux, mais une pâle copie bancale et grossièrement ficelé créée par un énergumène acariâtre. Une telle perspective ne peut résonner et avoir du sens que pour ceux qui ont déjà fait l'amère constat d'un monde injuste et pervers, d'une condition terrestre absurdement pénible, porteurs de cette étrange sentiment de ne pas appartenir à cette catastrophe perpétuelle. C'est à ceux-là que s’adresse le gnosticisme, ceux qui, comme ils disent, sont dans le monde mais ne sont pas de ce monde.
